Moine des cités, un credo à partager

 

Interview d’Henry Quinson

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Q : Henry Quinson, vous avez publié trois livres en trois ans chez l’éditeur Nouvelle Cité, dont une traduction, Passion pour l’Algérie, les moines de Tibhirine, qui a reçu le Prix des Libraires Siloë en 2006, un Prier 15 jours avec Christophe Lebreton, moine, poète, martyr à Tibhirine, et cette année votre autobiographie, Moine des cités, De Wall Street aux Quartiers Nord de Marseille. Pourquoi tout ce travail d’écriture après tant d’années de silence ?

R : A mon sens, l’écriture jaillit de la vie. Toute la tradition juive repose sur une profonde unité entre l’expérience des événements historiques qui ont jalonné la naissance du peuple hébreu et leur relecture théologique, finalement consignée par écrit pour être à son tour commentée. L’œuvre des évangélistes et de l’apôtre Paul est fidèle à cette tradition en la centrant sur les faits et gestes de Jésus, Messie d’Israël. Je cherche moi-même à poursuivre ce travail dans la quête de Dieu qui est celle de l’Eglise et de tout homme de bonne volonté.

Q : De fait, vos livres ont toujours un caractère historique. Les moines de Tibhirine, que vous avez connus personnellement, continuent d’inspirer la Fraternité Saint Paul, communauté que vous avez fondée avec Karim De Broucker en 1997 à Marseille. Mais cette année, vous avez sauté le pas : vous racontez votre propre vie dans Moine des cités. Pourquoi ?

R : Mon éditeur a insisté pendant deux ans pour que je livre au public ma propre recherche de Dieu à travers un récit autobiographique. Je n’avais guère envie de parler de moi-même et je doutais que cela intéresse beaucoup de lecteurs. Je reconnais maintenant que ce livre, Moine des cités, rencontre un large écho et fait du bien. J’en ai été témoin lors des nombreuses conférences que j’ai données cette année, et le substantiel courrier des lecteurs le confirme. En fait, je crois comme Timothy Radcliffe que « nous avons besoin d’histoires qui nous disent qui nous sommes et où nous allons. » (Je vous appelle amis, Cerf, 2001, p. 246). Dans la profonde crise culturelle que traverse l’Europe, l’attente est grande d’une nouvelle saveur et d’un sens renouvelé de l’existence humaine, individuelle et collective. Le témoignage d’une vie de prière, de travail et d’hospitalité en milieu pauvre et majoritairement musulman est une bonne nouvelle au cœur d’une mondialisation perçue comme essentiellement conflictuelle et guidée par l’appât du gain.

Q : Qu’est-ce que vos lecteurs apprécient particulièrement dans votre récit autobiographique ?

R : Je suis gêné de vous transmettre les encouragements reçus ! Mais ce qui ressort, c’est que mon propos est « concret », « positif » et « ouvert ». Pas de théorie, une histoire. Pas de jugement, une vie. Pas de ghetto, des rencontres. Beaucoup apprécient aussi la dimension dynamique d’une recherche nécessairement tâtonnante et coûteuse mais libératrice et joyeuse. Je crois que ma « mobilité sociale descendante volontaire », d’une banque d’affaires internationale à la cité HLM Saint-Paul à Marseille, suscite la curiosité mais apparaît surtout comme un signe d’espérance : nous ne sommes pas que des homo economicus obsédés par l’argent et les plaisirs égoïstes !

Q : Vous avez réagi cet été aux « révélations » du quotidien italien la Stampa concernant la mort des moines de Tibhirine. Pourquoi ?

R : L’article de Valerio Pellizzari « Les moines de Tibhirine tués par les militaires » publié en première page par la Stampa le 6 juillet confirme ce que révélait la version française de l’enquête de John Kiser, Passion pour l’Algérie, publiée le 16 mars 2006. Avec l’accord de l’auteur, j’avais ajouté la phrase suivante p. 358 : « D’après une source interrogée à Alger, l’attaché militaire de l’ambassade de France aurait admis que les services de renseignement avaient intercepté une conversation dans laquelle un pilote d’hélicoptère algérien disait : ‘Zut ! Nous avons tué les moines !’ » Au printemps 2006 cette information était passée inaperçue dans la presse française. Pourtant, elle était inédite et dérangeante : les militaires algériens seraient au moins en partie coupables de la mort des moines. Le dossier de presse (information sur l’hélicoptère p. 4), largement diffusé par Nouvelle Cité, éclairait d’un jour nouveau les circonstances de la mort des frères. L’article de Valerio Pellizzari constitue une « piqûre de rappel » salutaire après plus de deux ans d’omerta et d’immobilisme dans l'enquête sur les circonstances de l'enlèvement et de la mort des moines.

Q : Beaucoup d’observateurs ont été étonnés qu’en pleine campagne antichrétienne en Algérie, la publication de votre livre Moine des cités ait été saluée par un article louangeur dans le plus grand quotidien francophone algérien  El Watan. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R : L’Algérie est paradoxale ! Parce qu’elle est vivante et traversée de multiples courants ! J’y compte des amis, et je me réjouis qu’un témoignage de fraternité universelle continue d’y être bien accueilli, avec cette merveilleuse phrase de conclusion : « Un credo à partager. » Amen !