Du noir et blanc à la couleur

par Henry Quinson [1]

La Croix, 7 novembre 2008

 

 

 

Dans ma petite cité HLM marseillaise, on s’est levé tôt ce mercredi 5 novembre 2008. Mes voisins se frottent les yeux. Ils n’en croient pas leurs oreilles. Les Américains viennent d’élire un président « noir » ! C’est l’adjectif consacré bien que Barack Hussein Obama soit métis. « Tu as voté pour lui ? », me demande Asmahane, Safina et Kamel. Je suis le seul franco-américain du quartier et je ne peux esquiver la question. « J’ai voté pour le candidat qui, entre autres choses, s’est courageusement et lucidement opposé à l’intervention militaire en Irak il y a cinq ans, comme Jean-Paul II, et qui propose d’étendre la sécurité sociale aux plus démunis comme y invite la doctrine sociale de l’Eglise. »
Les choix politiques sont souvent difficiles. Ils ne sont jamais pleinement satisfaisants. Les promesses électorales ne sont pas toujours tenues. Mais quelle joie de voir se réaliser le rêve de Martin Luther King : « Que mes enfants vivent un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés en fonction de la couleur de leur peau, mais sur la base de leur personnalité ! » La Maison Blanche prend des couleurs !
Cet événement est aussi une invitation à aller plus loin. Notre vision du monde est trop souvent caricaturale, binaire et idéologique. Il y a quelques années, un de mes jeunes voisins me demandait le sens du mot « contraste ». Comme Moussa est d’origine comorienne, je plaçais mon bras à côté du sien et lui expliquait qu’entre la couleur de sa peau et la mienne, il y avait un « contraste » : « Ta peau est noire, la mienne est blanche. » Etonné, Moussa, du haut de ses huit ans, s’insurgea : « Non ! Ta peau n’est pas blanche : elle est rose ! Et la mienne n’est pas noire : elle est marron ! »
Oui, nous avons tous encore du chemin à parcourir pour convertir nos regards à la complexité et aux nuances de la réalité. Il faut savoir passer du noir et blanc à la couleur, des approximations à la haute résolution ! A l’heure où le monde entier parle en pixels, la précision de l’image s’impose. La chasse aux abstractions archaïques reste ouverte. Obama incarne ce passage du noir et blanc à la couleur. Ce matin, mon quartier respire mieux. L’espérance est palpable.

[1] Auteur de Moine des cités, De Wall Street aux Quartiers Nord de Marseille, Nouvelle Cité, 3e édition octobre 2008.