Interviews à la radio et à la télévision

en collaboration avec Nouvelle Cité

 

   

L'invité de Jean-Pierre Elkabbach

Henry Quinson, cet ancien trader devenu moine, témoigne de son expérience dans "Moine des cités : de Wall Street aux quartiers Nord de Marseille" un livre publié aux Editions Nouvelle Cité. Il répond aux questions de Jean-Pierre Elkabbach.

MOF : Et, Jean-Pierre Elkabbach, vous recevez ce matin, Henry Quinson. Un trader devenu moine.
JPE : Henry Quinson, bonjour.
H.Q : Bonjour.
JPE : Frère Quinson, bienvenue et bonjour.
H.Q : Bonjour.
JPE : C’est déjà tout le paradoxe. Vous êtes moine dans une cité des quartiers du nord de Marseille mais à l’origine, vous étiez un banquier. Un trader, qui est passé par des banques à Paris, à Wall Street, à New York. A un moment, vous avez été en effet attiré par ce métier : banquier.
H.Q : Oui. Ça peut paraître un peu bizarre mais effectivement, moi, en fait, j’ai un parcours, de mon point de vue, du milieu d’où je viens, relativement ordinaire. C’est-à-dire que j’ai fait mes belles études de Sciences économiques, Sciences-Po Paris. Et puis, j’ai déboulé sur les marchés dans les années 80, au moment où ça marchait très, très, fort. C’était les nouveaux instruments des Etats-Unis qui arrivaient en Europe, on avait besoin de jeunes diplômés. Et je suis arrivé à la banque Indosuez, la principale banque de la compagnie financière de Suez, à gérer à cinq, quinze milliards de dollars… L’équivalent du budget de la Tunisie… Et à l’époque, ça nous paraissait… Enfin, c’était enthousiasmant.
JPE : Normal.
H.Q : Normal.
JPE : Evident. Oui.
H.Q : Voilà. Exactement.
JPE : Et dans les salles de marché, le trader a l’impression de jouer, de dominer le monde.
H.Q : Alors, souvent, des journalistes nous interviewaient et nous disaient, bon, finalement, vous êtes les maîtres du monde… Comme vous venez de nous le dire. Et je leur rappelais toujours que, pour un trader qui va balancer, comme ça, cent millions de dollars de l’autre côté de la planète, c’est important que sa parole, on puisse vraiment y faire confiance. Et ça, c’est le travail de nos parents, des instituteurs, de tous les gens qui ont créé ce substrat éthique qui permet de faire des opérations aussi importantes.
JPE : Vous provenez d’un milieu aisé. Vous le dîtes. Votre père était déjà banquier, franco-américain. Ça, c’est un autre paradoxe : vous avez la double nationalité. Vous l’avez gardée. Et vous avez voté.
H.Q : J’ai voté. J’ai voté pour Barack Hussein Obama. Un président un petit peu étonnant mais qui exprime un petit peu le métissage que je vois aussi à Marseille, maintenant que j’habite depuis plus de douze ans. Et qui est un président, à mes yeux, qui permet à la fois d’effacer un peu la question de la guerre en Irak, puisque lui-même avait pris position contre. Et puis, aussi de se poser la question : est-ce que cette économie américaine, riche, même si elle traverse une …….. grave difficultés, est-ce qu’elle profite aux plus démunis ?
JPE : Alors, vous êtes fidèle à votre enfance, heureuse, dans la banlieue de New York et dans le Connecticut. Et avec, à vingt-huit ans, vous aviez dans la banque où vous travailliez – vous le racontez – un très haut salaire et des primes. Est-ce que vous pouvez comparer vous-même le montant de cette prime à vos ressources d’aujourd’hui, Henry Quinson ?
H.Q : Eh bien, c’est simple : une prime mensuelle correspondait à peu près à mon salaire annuel de professeur à mi-temps à l’Education nationale puisqu’aujourd’hui, je suis professeur d’anglais dans un lycée, pas très, très, loin de mon quartier. Donc, voilà. Ça parle tout seul.
JPE : Et vous racontez qu’un lundi matin… Un lundi matin… Alors que le destin d’Henry Quinson était tracé, vous avez décidé de démissionner. Donc, c’est une rupture et une conversion. Est-ce que c’est un rêve ? Un appel ? Une révélation soudaine ? Comment ça se passe ?
H.Q : C’est quand même une maturation parce que, sept avant, je fais cette découverte de la prière quand je suis en salle des marchés. C’est vrai que je continuais d’avoir une vie spirituelle. Et c’était bien le problème, c’est que j’étais tiraillé : j’avais Merrill Lynch, qui était une grande banque d’affaires (à l’époque) et qui m’appelait tous les jours pour me faire des propositions plus alléchantes pour aller travailler à Londres… Et je devais répondre à cette question : qu’est-ce que tu veux faire de ta vie ? Gagner toujours plus d’argent, en allant à Londres avec Merrill Lynch ? Ou faire un autre choix ?
JPE : Et que se passe-t-il ?
H.Q : Eh bien, j’opte finalement pour rejoindre un monastère en Haute-Savoie, l’abbaye de Tamié. Eh oui, je passe de mon portefeuille d’options de change de 15 milliards de dollars connecté à toute la planète, à une cave à fromage perdue aux confins du massif des Vosges. Et je retourne des fromages…

JPE : Mais alors, lorsque vous avez été sûr de votre foi, Frère Quinson, et de votre engagement religieux, vous avez choisi Marseille. Mais pourquoi Marseille ?
H.Q : Alors, juste avant de rejoindre ce monastère, dont nous venons de parler, j’ai une vision : je me retrouve à Marseille entouré d’enfants, visiblement venus du sud de la Méditerranée, à qui je fais l’école. Et je trouve cette vision un peu bizarre parce que je ne connais personne à Marseille. Je ne suis jamais allé à Marseille. Je ne sais même pas écrire correctement Marseille : je l’écris à l’américaine, avec un « s » à la fin. Et je ne peux pas rester au monastère où je suis, parce que j’y manque de sommeil et mon père-abbé, responsable de la communauté, me dit « Tu m’as parlé de Marseille quand tu es arrivé ici. Est-ce que tu ne devrais pas aller voir les banlieues ? » . Et on arrive dans les quartiers Nord de Marseille. Je commence avec Karim de Broucker, un Marseillais d’origine algérienne, chrétien, et nous commençons par créer une petite fraternité qui s’appelle « La fraternité Saint-Paul » du nom de notre quartier - la cité Saint-Paul - très, très, bien accueillis par nos voisins.
JPE : Vous écrivez dans le livre, qui est publié par Nouvelle Cité, c’est un récit très, très, passionnant : « Je me rends compte que j’ai vécu dans trois lieux qui font fantasmer et que très peu de gens connaissent : une salle de marchée, un monastère et une cité HLM ». Mais j’ajoute que chaque fois, c’est le même Henry Quinson.
H.Q : C’est le même Henry Quinson. Et, effectivement, c’est quand même troublant, ces lieux qui sont des lieux dont tout le monde parle… Parce que, finalement, les marchés financiers, on le voit en ce moment, tout le monde en parle mais personne n’a été opérateur de marché. Très peu de gens. Pareil pour un monastère : ces questions de spiritualité, de Dieu, ça habite tout homme. Et pareil pour les cités HLM, les banlieues.
JPE : Hé. Alors, les banlieues ont la réputation d’être dangereuses à cause de la drogue, de la violence, de la délinquance. On généralise sans doute et on caricature. Comment avez-vous fait pour être aujourd’hui un des leurs ?
H.Q : Alors, très simplement : habiter avec les gens. On est arrivé. Les gens étaient très étonnés, on leur avait annoncé les curés. La plupart de nos voisins sont des musulmans, ne comprenaient pas forcément qui nous étions, nous on dit : mais qu’est-ce que vous faîtes, vous, les curés ? On a dit, mais nous on est plutôt des moines. Les moines, ils prient, ils travaillent et ils accueillent. Toutes les après-midis, vous pouvez venir frapper à la porte : on n’a rien à proposer de particulier.
JPE : Et de quoi, les jeunes de ces banlieues, et peut-être les adultes aussi, ont le plus besoin ?
H.Q : Alors, de reconnaissance. La fraternité, ça fait partie du patrimoine républicain. Ce n’est pas simplement, une vertu chrétienne. Comment vivre la fraternité aujourd’hui ? Est-il normal de passer son temps à parler de la mixité sociale, quand aucun de nos élus - y compris nos curés, pour ce qui est de l’Eglise catholique – n’habite ces cités HLM ? Ou en tout cas, c’est si rare. Donc, habiter avec les gens, nos voisins y sont très, très sensibles.
JPE : Mais vous pensez que la crise va toucher les banlieues, des jeunes, des adultes, de ces quartiers ? D’ailleurs, est-ce que vous le voyez déjà dans le nord de Marseille ?
H.Q : Alors, la crise financière, pour mes voisins, c’est un peu un sujet d’étonnement. Parce que la crise, ils l’a vivent depuis des décennies. Nous sommes dans des cités HLM, où il y a plus de 30 % de chômeurs, du travail précaire… Donc, ça, c’est quelque chose de très ancien. Evidemment, ça va finir par toucher ce qu’on appelle l’économie réelle. Et ça va toucher nos voisins. Mais en réalité, eux, la crise, ils la connaissent depuis très, très, très, longtemps.
JPE : Mais vous leur avez dit que vous avez pris une sorte de plaisir dans le tremblement de terre de Wall Street ?
H.Q : Il y a une sorte d’ironie de l’histoire puisque tout cet argent qu’on me faisait miroiter à une certaine époque, finalement, s’est évaporé assez rapidement… Que ces banques d’affaires américaines, eh bien, c’est la fin. Et pour moi, c’est comme si tout d’un coup, on détruisait la Tour Eiffel. C’est quelque chose d’incroyable.
JPE : Oui. Vous dîtes : bien fait pour les traders, mes anciens copains.
H.Q : A un certain nombre de gens qui sont allés trop loin, trop vite et qui ont pensé surtout à eux-mêmes, je crois que c’est un petit peu la morale de l’histoire.
JPE : Est-ce que vous croyez possible de moraliser le capitalisme ? D’éviter sa perversion et les méfaits quand il n’est que financier ?
H.Q : Je pense qu’on est dans une économie mixte, donc il ne faut pas tomber dans la caricature. Il y a aussi des responsabilités de l’Etat. Aux Etats-Unis, les principales institutions du prêt hypothécaire ont été mal surveillées par les politiques. Donc, c’est aussi une responsabilité des politiques. La régulation des marchés, qui peut se faire aussi au niveau international…
JPE : Vous en parlez encore très, très bien, Frère Quinson. Ou Henri Quinson. Il n’y aura jamais la tentation du retour vers ce que vous étiez autrefois ?
H.Q : Pas vraiment. En fait, je suis plutôt attaché, moi, à l’avenir et, bon, je suis plutôt confronté à mes propres insuffisances par rapport à ce que je souhaiterais vivre, dans mon quartier.
JPE : Mais, l’avenir… Vous vous voyez continuer dans ce quartier ou dans d’autres quartiers ? Dans le même type d’action ?
H.Q : Là, je vais vous répondre comme un ancien financier : sur les marchés, on dit qu’il n’y a pas de visibilité au-delà de douze mois. Donc, pour moi, l’Evangile, la vie chrétienne et la vie tout court, c’est une aventure. Et je suis incapable de faire une prédiction au-delà de douze mois.
JPE : Et quelle est, pour vous, la vraie richesse d’un être aujourd’hui ?
H.Q : Mais je crois que c’est vraiment cette idée de fraternité universel. Et par exemple, nous, nous habitons dans le quartier. Mais ce que nous avons cherché à faire, c’est se faire rencontrer des mondes séparés : il y a une soixantaine de bénévoles, qui n’habitent pas le quartier et qui interviennent - pour la plupart des jeunes - et qui découvrent que nos voisins sont aussi des gens très dynamiques. Qu’il y a dans ces familles, des familles très bien élevées… Qu’on parle toujours des voitures brûlées, de la drogue, etc. Mais il faut voir toutes les familles modestes qui habitent ces quartiers qui nous extrêmement bien accueillis. Et qui, moi, aujourd’hui, sont vraiment mes héros : des gens qui se lèvent tôt pour aller travailler, qui rentrent parfois tard. Donc, il y a aussi des gens qui ont des difficultés à trouver de l’emploi. Et ça, c’est important aussi que les gens dans d’autres quartiers le découvrent en venant partager leur vie. Ne serait-ce, par exemple…
JPE : Et ils seraient bien accueillis ?
H.Q : Oui, ils sont très bien accueillis mais, je l’explique dans mon livre, il faut sortir des abstractions. Et pour sortir des abstractions, il faut se rencontrer pour vraiment s’appeler par nos prénoms.
JPE : Merci, Frère Quinson, de nous avoir raconté votre itinéraire, plutôt surprenant. Et d’avoir témoigné avec cette sincérité. Bonne journée.
H.Q : Merci.