Interviews à la radio et à la télévision

en collaboration avec Nouvelle Cité

 

   

pelerin

Interview avec Jean-François Fournel (Bayard Presse)

1. Henry Quinson quitte Wall Street pour le monastère de Tamié

2. Henry Quinson quitte le monastère de Tamié pour Marseille

3. Henry Quinson fonde la Fraternité Saint Paul


Témoin de foi

publié le 13/11/2008


Henry Quinson, religieux dans les cités de Marseille
Il y a douze ans, il fonde la fraternité Saint-Paul, une communauté de religieux vivant au cœur de l'une des cités les plus déshéritées de Marseille. Une vocation tardive pour cet ancien financier international.


Vous êtes installé, avec vos compagnons, dans une cité HLM depuis douze ans. Comment êtes-vous arrivé là ?

C'est une longue histoire, qui commence à l'âge de 20 ans. J'ai soudain découvert la prière alors que j'étais le parfait petit consommateur bourgeois, branché et ne manquant de rien. J'ai mis cette expérience de côté pendant des années. J'ai fait des études, je me suis fiancé et suis entré dans la finance, tout en continuant à beaucoup prier.
A 28 ans, je gagnais très bien ma vie et une banque américaine était sur le point de me faire une offre mirifique. C'est alors que j'ai décidé de tout quitter. Tout est allé très vite : je crois que j'ai pris ma décision dans un avion, en classe affaires, une coupe de champagne à la main et mon psautier dans l'autre. J'ai relu les versets 11 et 12 du psaume 51 : « N'aspirez pas au profit : si vous amassez des richesses, n'y mettez pas votre cœur. »
Quelques semaines après, je donnais ma démission et j'écrivais au frère hôtelier du monastère trappiste de Tamié pour lui demander de m'accueillir. Bien sûr, il a fallu expliquer à mes parents ma décision. Mon père a pleuré. J'avais déjà un frère séminariste et il trouvait le tribut payé à l'Eglise bien lourd. Quant à ma mère, elle a déclaré que ce n'était pas la peine d'avoir fait des études aussi brillantes pour aller prier et emballer des fromages dans les Alpes...

Vous n'avez pas encore l'idée de vous engager dans le monde ?

Pas encore. Cependant, quatre jours avant d'entrer au monastère, j'avais eu une vision : je m'étais vu en train de faire l'école, à Marseille, à des enfants maghrébins... Mais j'ai préféré choisir une vie de moine classique : les journées qui se ressemblent, les offices, le travail, la vie en communauté. J'ai vécu comme cela plusieurs années, coupé du monde, privé de la lecture des journaux dont je ne pouvais me passer dans ma vie d'avant. Puis le père abbé m'a confié la revue de presse pour les moines. C'était l'époque de la victoire du FIS en Algérie, des menaces pesant sur nos frères trappistes installés à Tibhirine. La montée en puissance de l'intégrisme islamiste, liée à la pauvreté des populations, devenait pour moi une évidence.
Je me trouvais désarmé entre mes murs, le service de l'autre me manquait. D'autant que, par ailleurs, le rythme de travail et le manque de sommeil me fatiguaient beaucoup. La règle cistercienne et la cadence des offices interdisent des nuits de plus de sept heures. Or, j'ai toujours été un gros dormeur. J'ai tenté de plaider ma cause auprès du père abbé, des frères de mon monastère, il n'y a rien eu à faire. Alors, au bout de cinq ans, je suis parti.

Vous avez quitté la Trappe pour un problème de sommeil ?

Je sais, cela paraît totalement dérisoire, mais ce grain de sable m'a fait prendre conscience que je n'étais pas à ma place. La vision des enfants de Marseille est revenue en force. Pourquoi Marseille, alors que je n'y connaissais personne ? Mystère de la vocation encore une fois. Pendant des mois, j'ai été un moine SDF cherchant son chemin, j'ai rencontré beaucoup de prêtres, de religieux, de laïcs engagés dans le travail social. Des gens formidables, mais il me manquait toujours quelque chose dans leur expérience. Pas assez de temps de prière ici, trop de dépendance vis-à-vis des services sociaux là... C'est comme ça que, petit à petit, est née l'idée de fonder une communauté. A Marseille, bien sûr.

C'est un choix de vie radical : en cité HLM, au milieu de populations non chrétiennes...

Je mène la vie que j'ai choisie, c'est une chance formidable. Nous sommes installés, avec le soutien de notre évêque, dans la cité Saint-Paul, construite au début des années 1960 dans les quartiers Nord de la ville, au milieu d'une population presque totalement musulmane. C'est ce qu'on appelle le nouveau monachisme, un mouvement né aux Etats-Unis il y a une vingtaine d'années, regroupant des religieux installés au milieu des cités pauvres.
Au XIXe  siècle et dans la première moitié du XX e  siècle, il s'agissait pour l'Eglise d'aller rejoindre les plus modestes là où ils étaient, dans les fermes ou les usines. Aujourd'hui, les plus pauvres n'ont plus de travail, ils sont coincés dans des cités où ils tournent en rond, il est donc logique que des moines aillent les rejoindre là où ils sont. On disait autrefois que l'habit faisait le moine, je dirais moi que c'est aujourd'hui l'habitat qui fait le moine...

Vous sentez-vous plus utile ici ?

On dit souvent que les moines ne servent à rien dans leurs beaux monastères. C'est faux : ils servent au moins à servir Quelqu'un. C'est important, autant que d'être ingénieur, joueur de foot ou financier international comme je l'étais. A l'échelle de l'Histoire, qui est utile et qui ne l'est pas ? Cependant il est certain qu'à travers les cours de soutien scolaire pour les enfants de la cité, ou notre activité d'écrivain public, notre rôle est plus visible ici qu'à Tamié. Mais nous ne sommes pas des travailleurs sociaux.
Notre petite communauté compte aujourd'hui quatre religieux qui respectent les sept piliers de notre règle : le célibat, l'habitat dans une cité pauvre, l'accueil, l'entraide, les liens avec la paroisse, le travail salarié à l'extérieur à mi-temps. Et, bien sûr, la prière quotidienne. Sans elle, notre vie n'aurait pas de sens : nous sommes des moines des cités, mais des moines tout de même.