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Les moines de Tibhirine

John Kiser___-

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John Kiser : parcours et pensée

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par Henry Quinson, traducteur

(Cet article peut être téléchargé en format PDF ici.)  

"Nous avons tout juste assez de religion pour nous haïr, mais pas assez pour nous aimer les uns les autres."

(Jonathan Smith, 1667-1745) 

Le livre de John Kiser, Passion pour l'Algérie : les moines de Tibhirine, publié en mars 2006 par les éditions Nouvelle Cité pour le dixième anniversaire de la mort des moines de Tibhirine (Algérie), vient de recevoir le Prix des libraires Siloë. Henry Quinson, le traducteur de ce livre d'abord paru aux Etats-Unis et en Allemagne, revient sur l'itinéraire d'un auteur original et encore peu connu dans l'Hexagone.

Une des joies de la traduction est de découvrir un auteur. En fréquentant chaque jour une œuvre, on remarque des détails révélateurs ou des récurrences lexicales, on s'interroge sur sa représentation du monde, on émet des hypothèses, on effectue des recoupements. Après avoir échangé des emails et des coups de téléphone pour clarifier certains points, on prend quelques repas ensemble, on a le privilège de lire d'autres ouvrages peu connus ou inédits, et l'on finit par mieux connaître l'intéressé. Fort d'une meilleure compréhension de l'histoire, de la culture et des idées de l'auteur, le traducteur peut restituer plus fidèlement son propos et son style. Il faut aussi répondre aux questions des éditeurs, qui sont les premiers à vouloir en savoir plus sur celui dont on leur propose de publier le livre. Puis vient le temps des lecteurs, qui posent la même question : qui est l'auteur ?

Un homme d'affaire américain original

Qui est John Kiser ? Difficile de répondre rapidement et complètement en quelques lignes ! Disons qu'au royaume de l'originalité, John W. Kiser tient bien son rang d'auteur inclassable et singulier. Né en 1942, passionné d'histoire contemporaine (MA de l'Université Columbia, MBA de l'Université de Chicago) et amoureux des langues européennes (en particulier le français, le russe et l'allemand), cet Américain de Virginie fonde en 1981 sa propre société d'ingénieurs-conseils et réalise l'essentiel de sa carrière professionnelle à transférer, en pleine guerre froide, de la haute technologie soviétique vers les Etats-Unis (cf. l'autobiographie de l'auteur sur ce site). Après avoir revendu son affaire, il trouve enfin le temps d'écrire - tout en élevant des porcs dans sa ferme de Nouvelle Angleterre, comme il se plait toujours à préciser !

Du communisme à l'islam

Après avoir publié de nombreux articles dans la revue Foreign Policy, la Harvard Business Review, le Washington Post et le Wall Street Journal, son premier ouvrage est évidemment consacré aux entrepreneurs-innovateurs rencontrés en URSS, à l'occasion de ses nombreux déplacements derrière le rideau de fer, avant 1989 : Communist Entrepreneurs, Unknown Innovators in the Global Economy. Son second livre, La mort de Stefan Zweig, mort d'un homme moderne - traduction publiée aux Presses universitaires du Mirail en 1998 - se présente comme une analyse du suicide du célèbre écrivain allemand, juif agnostique, et annonce déjà son intérêt grandissant pour les questions religieuses.

Après les attentats du 11 septembre 2001, le public américain cherche à comprendre d'où vient le terrorisme d'inspiration musulmane. Les quatre années d'études et d'entretiens que John Kiser vient de consacrer à la vie des moines de Tibhirine en Algérie constituent une mine d'informations. The Monks of Tibhirine : Faith, Love, and Terror in Algeria, publié, en 2003, par une grande maison d'édition américaine, St Martin's Press, est unanimement salué par la critique outre-Atlantique, milieux catholiques et non catholiques confondus, journalistes aussi bien qu'universitaires. C'est l'ouvrage le plus complet publié, à ce jour, sur cette communauté monastique inconnue auparavant aux Etats-Unis.

Un protestant redécouvre la Bible

Comment un WASP (White Anglo-saxon Protestant) issu d'une riche famille épiscopalienne, et marié, depuis 1977, à une assistante parlementaire travaillant au sénat américain, a-t-il pu s'intéresser à des moines catholiques français cloîtrés en Algérie ? L'auteur explique que son intérêt pour la France et l'islam remonte à l'année sabbatique passée, avec sa femme et ses deux enfants, à Saint-Paul de Vence, en Provence, en 1994-1995. Dans le journal inédit qui relate cette expérience dépaysante (God is not a Frenchman or a Father), John Kiser explique qu'il s'est mis, en France, à " flirter sérieusement avec Dieu ". Il était jadis " allergique à Dieu et à la religion ", mais il lit désormais la Bible régulièrement. Stimulé par des échanges avec un prêtre catholique, le Père Costa, et sa participation à un groupe de dialogue islamo-chrétien, John Kiser parvient à la conclusion que la " pratique " et les " institutions " religieuses, en dépit de leurs méfaits occasionnels, ne méritent pas plus d'opprobre que l'institution et la vie familiales, capables également du pire comme du meilleur.

Défenseur du judaïsme, du christianisme et de l'islam

Fort de cette vision positive du fait religieux, John Kiser se veut " défenseur " à la fois du judaïsme, du christianisme et de l'islam. Il pense que " le Dieu qu'invoquent ces trois religions habite à la même adresse, mais utilise des services postaux différents pour acheminer ses messages. " Il admet qu'il n'est " toujours pas prêt à reconnaître Jésus comme son Dieu et Sauveur " mais ajoute aussitôt qu'il " ne rejette pas cette hypothèse. " Comme Montaigne, il estime ne pas avoir suffisamment d'informations pour se décider, même s'il n'est plus tout à fait sûr d'être en " désaccord " avec l'Eglise catholique.

L'amour concret du prochain

En fait, cet homme d'affaire pragmatique, qui aime les plaisirs de la vie et se défie des conceptions morales éthérées des cercles intellectuels bien-pensants, a bel et bien progressé dans sa quête spirituelle. Il a beaucoup lu et médité, et sa prière rejoint celle de sainte Thérèse d'Avila : " Des dévotions stupides et des saints aux visages aigris, délivre-nous, Seigneur ! " Voilà qui permet d'avancer plus vite vers l'essentiel ! Cet essentiel, pour John Kiser, est l'amour concret du prochain, tel qu'il est formulé par Jésus dans sa parabole du Jugement dernier, en Mt 25, 31-46 : " Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire. […] Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : 'Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi.' Les justes lui répondront : 'Seigneur, quand t'avons-nous vu […] ?' Et le roi leur répondra : 'Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.' "

Incertitudes christologiques

Se fondant sur cet enseignement de Jésus, il s'interroge : " Pourquoi la divinité du Christ serait-elle un article de foi si important ? L'enseignement de l'amour du prochain ne l'est-il pas plus ? " A ses yeux, les controverses doctrinales autour de la nature du Christ n'ont été que " sources d'intolérance " et le dogme de la Trinité semble " violer le principe d'Occam, qui consiste à 'ne pas compliquer les choses inutilement'. " Rien de surprenant que l'auteur se déclare unitarien dans une interview à France Catholique au printemps 2006.

John Kiser aime la simplicité, au risque du paradoxe. " Quelquefois, conclue-t-il, j'ai l'impression que les musulmans respectent davantage Jésus que beaucoup de chrétiens sécularisés. Sans doute n'acceptent-ils pas la Foi, mais ils acceptent le contenu éthique de son Enseignement, en particulier l'amour fraternel et l'accueil des étrangers, ce qui fait d'eux aussi des 'chrétiens'. "

Un Américain déiste plus européen que texan

Cette vision positive du fait religieux en général, et de l'islam en particulier, est très américaine et très musulmane. Elle tranche sur le pessimisme européen né des " guerres de religion " et des abus théocratiques de l'Ancien Régime. En revanche, le déisme accommodant de John Kiser, qui refuse de se prononcer sur la nature divine du Christ, est certainement plus en vogue en Europe qu'au Texas ! Cette posture théologique, qui réduit considérablement les sujets de controverse entre chrétiens, juifs et musulmans, passe pour une attitude d'ouverture et de " tolérance " (au sens occidental du terme). "Communion au rabais", objecte cependant la Communion d'Églises protestantes d'Europe (CEPE). En tout cas, l'unitarisme de John Kiser est propre à apaiser la conscience de ceux qui, dans le Vieux monde, nourrissent un sentiment de culpabilité à l'égard du passé colonial des nations " chrétiennes " : l'affirmation d'un messianisme religieux passe pour de l'arrogance. Par ailleurs, le matérialisme ambiant ne s'embarrasse pas de spéculations métaphysiques si elles n'apportent pas de résultats pratiques immédiats. Les masses sont vouées au confort, et l'unanimisme déiste est d'autant plus facile qu'une sécularisation extrême a produit une grande ignorance du contenu dogmatique des diverses traditions religieuses.

Une sympathie pour les moines et l'islam

Les convictions personnelles de John Kiser favorisent une approche bienveillante du monachisme catholique et de l'islam et aboutissent à célébrer les bienfaits du dialogue interreligieux et des expériences de vie intercommunautaire telles que celle de Tibhirine. L'optimisme religieux américain et son expérience positive du pluralisme confessionnel (surtout chrétien, car les Etats-Unis n'ont pas 10% de musulmans vivant sur leur sol comme en France) rejoignent l'espérance de communion spirituelle de Christian de Chergé.

Une difficulté avec le mystère de l'Incarnation

C'est tout à l'honneur de John Kiser que son doute quant à l'importance du mystère de l'Incarnation ne se manifeste jamais dans son ouvrage consacré aux moines de Tibhirine. Ceux-ci étaient en effet émerveillés par le fait que Dieu ait pris chair et soit venu habiter parmi les hommes : " Est-ce qu'il y a un mystère pascal sans Incarnation ? " (Christian de Chergé, 8 mars 1996). Cette beauté incomparable du Créateur qui se fait créature, du Maître qui se fait serviteur, du Vivant qui accepte de passer par la mort, de la Gloire qui se donne dans l'humilité, était l'âme du projet et des réalisations de Notre-Dame de l'Atlas : " Le mystère de l'Incarnation demeure ce que nous avons à vivre, et c'est là que s'enracinent, me semble-t-il, le plus profond de nos raisons de rester, d'être là " (ibid.). Si Dieu s'était fait homme parmi les hommes, alors des baptisés ne pouvaient que désirer, eux aussi, venir habiter parmi ceux qui ne l'étaient pas, au risque de leur vie : " L'Eglise, c'est l'Incarnation continuée " (ibid.). John Kiser cite ces deux dernières réflexions de Christian de Chergé dans la troisième partie de son livre (chapitre 17). De même, il écrit que, pour Christophe Lebreton, " l'Incarnation était le moyen que Dieu avait choisi pour permettre à ses créatures de connaître son amour " (chapitre 5). Certes, une analyse plus fine aurait été la bienvenue puisque c'était là que s'enracinaient " le plus profond " des " raisons de rester " de la communauté de l'Atlas. Mais le lecteur pourra se reporter aux écrits de Christian et Christophe pour en savoir plus sur leurs motivations mystiques de moines chrétiens en terre musulmane.

Une conception trop optimiste des religions ?

Un autre soupçon qui peut peser sur le livre de John Kiser est la minimisation des différences théologiques entre christianisme et islam. Aboutit-elle à sous-estimer les causes proprement religieuses et anthropologiques de la violence algérienne au profit d'explications socio-économiques (qui ont, par ailleurs, toute leur place), préservant ainsi une vision irénique des religions en général, et de l'islam en particulier ? Ce n'est pas seulement l'appel à prendre les armes pour défendre sa foi, présent dans le Coran et absent dans les Evangiles, qui pose question. C'est aussi l'interdiction d'apostasier en régime musulman, sanctionné par la peine de mort.

Le dernier chapitre du livre aurait pu reprendre ces questions plutôt que se contenter de souligner les communes - proches serait d'ailleurs plus exact - origines géographiques des trois grandes religions du Moyen-Orient : " Quelles sont ces valeurs morales occidentales sinon des valeurs judéo-chrétiennes qui virent le jour dans les déserts du Moyen-Orient, et auxquelles les musulmans adhèrent ? " Une enquête théologique approfondie sur l'origine de différences culturelles persistantes, voire aggravées, aurait permis de soulever des questions inéluctables sur le statut des minorités religieuses en terre d'islam. N'est-ce pas le cœur du sujet quand on sait qu'aucune cloche ne sonne en Algérie depuis l'assassinat des moines ? Mais sans doute était-il préférable de ne pas mêler le témoignage des moines à un procès contre la religion musulmane, car c'était précisément ce que Christian de Chergé voulait éviter au cas où il serait assassiné. Mieux valait donc, pour ce livre, se concentrer sur le bien accompli par les protagonistes, chrétiens ou musulmans.

Théologie et pluralisme

Dans ce dernier chapitre, où est rejeté l'opposition entre " modèle méditerranéen " ouvert et " modèle musulman " fermé, il aurait été intéressant d'évoquer certaines questions lancinantes. Le Coran veut s'inscrire dans la lignée d'Abraham mais il rejette la bibliothèque pluriséculaire du judaïsme et du christianisme (la Bible, qui a pourtant permis à Mahomet de connaître cette figure biblique) : est-ce là un symptôme d'intolérance ? La limitation de la relation entre Dieu et l'homme au don d'un " manuel de savoir-vivre " pousse-t-il une société à s'ériger en norme exclusive et rigide ? Le refus des images paternelles, maternelles et nuptiales de la relation entre Dieu et l'homme encourage-t-il une pratique religieuse légaliste peu ouverte à la rencontre des différences ? L'évacuation du mystère chrétien de la Croix au profit d'une théologie de la toute-puissance d'un Dieu inaccessible a-t-elle des conséquences sur la manière dont la Oumma pense sa relation au monde ?

Fidéisme ou objectivité ?

Certains pourraient reprocher à John Kiser d'être parfois coupable du même fidéisme que Montaigne dans l'Apologie : parce qu'il trouve les controverses christologiques trop onéreuses intellectuellement et humainement, ne finit-il pas par soustraire certains dogmes aux investigations critiques ? Des aspects fondamentaux de la foi des moines de Tibhirine ne demeurent-ils pas alors exclus de son enquête ? Le risque serait d'éviter certains débats pour continuer plus confortablement de suivre la religion dans laquelle chacun est né, sans se poser de question, comme d'autres, jadis, ont voulu étouffer tout débat sur la position de la terre dans le système solaire. " Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes ou périgourdins ou allemands " : ce constat, qu'on a souvent reproché à Montaigne comme une déclaration d'indifférence, signifiait qu'il ne prenait en compte que la réalité sociale de la religion chrétienne. On pourrait, de la même manière, reprocher à John Kiser de considérer avant tout le christianisme et l'islam comme des systèmes éthiques plus que comme des affirmations théologiques, sans mesurer l'importance des conséquences anthropologiques ou spirituelles qu'ont les représentations de Dieu, explicites ou implicites, sur toute société humaine. On répondra cependant que l'auteur n'a pas voulu écrire un traité de théologie, mais, avant tout, raconter une histoire en la replaçant dans son contexte sans alourdir le récit. L'objectif n'était pas non plus de porter un jugement moral en écrivant une hagiographie au bénéfice de telle ou telle institution religieuse. C'est au lecteur de répondre à certaines questions posées, de poursuivre sa méditation et ses recherches.

Un évangile qui ne fait pas d'ombre aux musulmans

La conversion de John Kiser à une vision positive du fait religieux comme réalité sociale et sa méfiance à aller trop loin dans la réflexion théologique aboutissent, en fait, à un résultat positif : elles atténuent le pouvoir explicatif de la foi comme cause de la mort des moines (son récit souligne à juste titre que l'assassinat de chrétiens désarmés contrevient aux enseignements du Coran), et exalte l'amour du prochain comme valeur religieuse et humaine fondamentale. Comment ne pas se réjouir que cette " perle de grand prix " ait été découverte par un écrivain sincère et exigeant ?

John Kiser est comme saint Thomas : il veut voir pour croire. Son enquête l'a conduit très loin. Il préfère aller au-delà des étiquettes ("chrétiens" contre "musulmans") pour faire émerger d'autres catégories, en particulier celle des croyants en un "Dieu inclusif" qui s'oppose à ceux qui mettent leur foi en un "Dieu exclusif" (cf. la conférence de l'auteur en janvier 2003 à l'Alliance Française, à Washington DC). Que l'on soit ébloui par le mystère de l'Incarnation ou convaincu qu'il n'existe pas de Dieu plus " inclusif " que Jésus Christ, l'ami des prostituées, des païens et des pécheurs, on ne manquera pas de saluer l'œuvre de John Kiser comme un véritable évangile de l'amour de Dieu pour les hommes.

Sans nécessairement partager son optimisme latent à l'égard de l'islam (on peut douter, en particulier, que l'islam suive, avec simplement un siècle de retard, le même chemin exégétique que l'Eglise catholique, compte tenu du statut théologique et du contenu différents des Ecritures dans ces deux traditions religieuses), on doit se féliciter qu'un auteur sérieux rende un hommage documenté à tous les musulmans qui ont résisté à la violence jusqu'à donner leur vie. Les frères de Tibhirine voulaient, dans le Christ, s'associer au martyre du peuple algérien, au-delà de toute considération confessionnelle : ce livre rend justice à leur désir. Bravo, Monsieur Kiser !