Antoine Moussali (1921-2003)

Ce qu'un chrétien doit savoir sur l'islam

L'Eglise dans le monde n° 117 (1er trimestre 2003)

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Né au Liban en 1921, le Père Antoine Moussali a été directeur des établissements scolaires lazaristes de Damas. Il a enseigné l'arabe à l'université d'Alger de 1980 à 1986 et a publié plusieurs études théologiques et sociologiques en langue arabe. Il a reçu le prix 1998 de l'Académie d'Education et d'Etudes Sociales pour La croix et le croissant. Il est décédé le 1er avril 2003.

 

De nombreuses contributions, dont la plus récente est celle d'Olivier Roy avec son livre L'islam mondialisé, voudraient faire accréditer l'idée que l'islam, en Occident, s'est occidentalisé et qu'il a donc fait, sous l'effet de la mondialisation, la distinction tant souhaitée entre politique et islam. Vision naïve du sociologue qui tient un langage d'autant plus assuré et péremptoire, qu'il fait fi de la dimension théologique pour aboutir à des conclusions du genre " toutes les explications par la religion sont en fait tautologiques et circulaires ". Et cette autre affirmation péremptoire : " La violence des radicaux islamiques relève plus d'un espace de contestation anti-impérialiste que d'une tradition religieuse ". Et ainsi à l'avenant ! Tel est le langage convenu qui entend s'imposer d'une façon drastique aux esprits. II s'agit là en fait d'une faille qui grève la vision du sociologue qui aborde le religieux et qui rend caduque sa vision de l'islam dans ce qu'il a de plus authentique. Rien n'est plus étranger à la sensibilité musulmane que l'agnosticisme.

Pas de théologie sans anthropologie

II est un principe lumineux qui ne saurait être occulté qui veut qu'il n'est pas de théologie sans anthropologie et réciproquement. C'est de là que naît l'importance primordiale d'une prise en compte des points forts qui fondent l'islam et qui sont autant de noyaux durs dont se prévaut son idéologie. Une idéologie qui entend créer une société conforme à sa vision de l'homme et de Dieu, les deux pôles s'appelant mutuellement dans une corrélation étroite et indéfectible.

Le Dieu de l'islam et le Dieu du christianisme

Le premier point qui s'impose au chrétien, est la vision qu'ont de Dieu le christianisme et l'islam. A ce niveau, deux questions s'imposent à l'attention : la première, combien de Dieu y a-t-il ? La seconde : qui est Dieu ?

A la première question, islam et christianisme répondent: " il n'y a de Dieu que Dieu ". On pourrait croire qu'il s'agit là d'une même profession de foi, la foi en un Dieu unique. En réalité, islam et christianisme donnent du monothéisme deux contenus différents. Là où l'islam parle d'unicité, le christianisme parle d'unité. L'unicité induit la transcendance absolue d'où est exclue toute idée de différence : " Il est Allah, il n 'est pas d'autre dieu que lui " (59,22). D'où, le refus catégorique que l'islam oppose à ce qui fait l'essence même du christianisme : La Trinité, l'incarnation, la Rédemption, la divinité de Jésus-Christ. Par contre, l'unité inclut la différence et l'altérité qui lui sont inhérentes. En proclamant l'unité, le christianisme professe que Dieu est Relation et qu'il est, dans son essence même, Amour. Dieu est uni-Trinité.

Or, il n'est pas indifférent de croire ou de ne pas croire en la Sainte Trinité. Cela informe la vision que l'on a de l'homme et de la société à édifier. Il ne s'agit pas là d'une simple représentation de Dieu. Dieu est, en son essence même, Relation ou il n'est pas.

L'islam professe l'unicité, et c'est en ce sens qu'il est une religion de la verticalité absolue. En conséquence, Dieu est quelqu'un qui légifère, qui est omnipotent, omniscient, omnivoulant, qui est maître absolu du bien et du mal, bien et mal n'ayant pas de réalité ontologique, puisque c'est Dieu qui donne aux actes leur coloration de bonté ou de malice. Par contre, le christianisme, qui professe l'unité, est la religion de la liberté. Il n'y a point d'amour sans liberté. Celle-ci s'impose à la toute-puissance de l'amour. Croire ou ne pas croire en Dieu-amour a des conséquences incalculables et vitales tant au plan personnel que collectif. Sans doute, Dieu, pour l'islam, est-il miséricordieux. Une qualité qui traverse tout le coran. Pourtant amour et miséricorde ne se recoupent pas. La miséricorde débouche sur le pardon, l'amour sur le partage. Dans la dynamique de l'amour, Dieu prend l'initiative de venir à la rencontre de l'homme pour lui proposer de partager sa vie.

Qui est Dieu ? A cette question, l'islam ne répond pas. Il se contente d'avoir une attitude apophatique faite de silence, d'acceptation silencieuse, de soumission (islâm) et de résignation. De Dieu en son essence, il ne saurait rien dire. Le mystère de Dieu est çamad (impénétrable). Ce n'est pas à dire qu'il n'a pas un langage sur Dieu. L'islam peut longuement disserter sur Dieu. Sa réflexion sur l'unicité (Tawhîd), remplit les rayons d'immenses et d'innombrables bibliothèques. Pour soutenir sa réflexion, il aura recours aux 99 Beaux Noms, qui sont autant d'attributs de Dieu, mais d'où est absent le mot amour.

C'est à ce titre que l'on peut dire que l'islam qui, chronologiquement parlant, vient après le judaïsme et le christianisme, se situe psychologiquement et théologiquement parlant avant le judaïsme et le christianisme. L'islam est antéabrahamique. Etant la religion de la verticalité absolue qui exclut l'horizontalité, Dieu ne saurait s'impliquer dans " la matière ".

Pour le christianisme, les deux lignes verticale et horizontale se conjuguent, sous la forme d'une croix, pour donner de Dieu l'image de proximité et de distance, alliant à la fois transcendance et immanence dans un parfait accord.

En vérité, il n'y a rien de plus réfractaire à la foi musulmane que la conception de Dieu-Amour. Le mot amour, hubb, en arabe, est chargé d'un tel coefficient d'affectivité qu'il implique, aux yeux de l'islam, la présence de la corporéité en Dieu !

Sans doute trouvons-nous dans le coran des passages qui donnent à penser que Dieu aime. Ainsi ce verset où Dieu dit : " Celui qui m'aime, je l'aimerai " (5,54). En fait, il s'agit d'un amour de bienveillance vis-à-vis de ses créatures. Comme le ferait un monarque pour ses sujets.

Pour traduire l'amour en Dieu, le christianisme a eu recours à un mot nouveau : le mot agapè. Il y a loin de l'amour de bienveillance à l'Amour-agapè. L 'amour-éros n'a en vue que la recherche de soi. Si l'autre est aimé, il l'est pour soi-même et non pas pour lui-même. Aimer d'amour-agapè, c'est s'oublier soi-même et rechercher le bien de celui ou de celle que l'on aime. C'est en aimant l'autre pour lui-même que l'on se réalise soi-même. Aussi bien, Dieu-agapè n'est pas un Dieu-pour-lui, mais un Dieu-pour-autrui, un Dieu-pour-nous. Ce qui induit toute une anthropologie de la relation de l'homme avec Dieu et des hommes entre eux. Jamais, dans la logique de l'agapè, le " tu " ne pourra être sacrifié au "je ". Il s'agit bien de communion et non de fusion, de différenciation et non d'identification. Or le mot communion est étranger à l'islam et à la langue arabe. Tout comme d'ailleurs le mot de personne, qui découle de la réflexion sur Dieu-Trinité. Aussi bien l'obéissance peut-elle se passer de l'amour. L'obéissance, pour le christianisme est inséparable de l'amour. Au cur de l'islam il y a l'obéissance. Au cur du christianisme, il y a l'amour.

La révélation

Un deuxiième point fort concerne la révélation. Dans son livre L'islam, Paul Balta affirme sans ambages: " Après le judaïsme et le christianisme, l'islam est la troisième grande religion monothéiste révélée ". Qui dit révélation, dit par le fait même, foi en un Dieu qui parle. Le Dieu auquel nous croyons, n'est pas un Dieu muet. Dieu nous dit qui il est et quelles relations il entend établir avec l'homme. Croire en un Dieu qui parle, rapproche l'islam du judaïsme et de l'islam. Ce qui, fondamentalement, les différencie, c'est le comment de cette révélation. Dieu, pour l'islam, est un Dieu créateur, législateur et juge. Il énonce des diktats. Dieu, dans le coran, dit ce qu'il faut faire, il ne dit pas comment être.

La révélation biblique, par contre, plonge ses racines dans l'histoire. Elle est événementielle. La révélation biblique n'a pas seulement une histoire, elle est une histoire. Dieu n'hésite pas à s'impliquer dans le cours des événements au point de se faire, en lien avec la liberté humaine, l'acteur de l'histoire. Le Dieu biblique est le Dieu de la liberté qui s'offre à des libertés pour, ensemble, construire une cité digne de Dieu et digne de l'homme. Une cité est digne de Dieu dans la mesure où elle est digne de l'homme.

Quant à la révélation coranique elle n'est pas une histoire, bien qu'elle ait une histoire, puisqu'il y a un avant et un après Mahomet. Le Dieu de l'islam est anhistorique. Dieu dicte ses vouloirs à Mahomet qui, par l'ange Gabriel, reçoit ses diktats et ses ordres : " iqra " lui enjoint la voix, et devenir ainsi de Dieu le porte-voix et se faire de lui, auprès des hommes, le porte-parole.

L'événement, pour l'islam, n'est pas Dieu. Dieu impose un livre. Il fait " descendre " (inzâl) un texte qui s'impose à la liberté humaine. Ce texte est parfait et valable pour tous les temps et tous les lieux, définitivement accompli, tant pour le contenu que pour la forme. Ce en quoi il est inimitable (ijâz). Un terme qui a valeur de vérité. L'argument par excellence de la sacralité du coran lui vient en effet de son inimitabilité.

Parce que la foi est donnée une fois pour toutes, l'islam ne saurait parler, contrairement à la révélation judéo-chrétienne, de développement du dogme. Tout dans le coran étant révélé, on ne saurait non plus, en islam, parler de hiérarchie de vérités : porter le voile ou croire en Dieu " qui est miséricorde et qui fait miséricorde " (ar-rahmân r-rahîm), une expression qui ouvre toutes les sourates, sauf la neuvième, tiennent d'une même sacralité.

La foi abrahamique

Un troisième point fort : la foi abrahamique. Il est de bon ton, à la suite de Massignon, de parler des fils d'Abraham. Juifs, chrétiens et musulmans devraient, tous les trois, se reconnaître, dans la foi d'Abraham. C'est dans ce sens que l'on parlera des trois religions abrahamiques.

Qu'à cela ne tienne, Abraham ne saurait se réduire à l'exemplarité. Abraham est avant tout un lieu théologique, tourné vers Dieu, qui nous dit qui est Dieu . Le Dieu d'Abraham est le Dieu de l'Alliance et de la Promesse : deux notions absolument étrangères à l'islam.

Jésus et Marie

Un quatrième point fort concerne Jésus et Marie. L'islam a effectivement un discours sur Jésus et sur Marie. En fait, le Jésus de l'islam ne s'appelle pas Jésus ( Jésus se dit Yâsû' en arabe, qui veut dire Dieu sauve), mais 'Isa. Or, Isa est le produit de la dislocation de Yâsû' dont on a inversé les syllabes. A moins qu'il ne veuille se référer à Esaü, auquel cas Jésus descendrait de la lignée du malheureux Esaü et non pas de Jacob. Quoi qu'il en soit, 'Isa, objet de la bienveillance divine, puisqu'il a été créé d'une parole de sa bouche, est Verbe de Dieu. Non pas dans le sens johannique du terme, mais comme ayant été créé dans le sein de Marie, d'une parole proférée par Dieu qui, lorsqu'il dit "sois ", cela est. 'Isa est donc créé et non pas engendré: "Il en est de 'Isa comme d'Adam, il a été créé de poussière.. il lui dit " sois "et il est. " (3,59).

'Isa a été gratifié de privilèges (2,87), comme de faire des prodiges, "avec la permission de Dieu" (3,49). On sait qu'il y a loin du prodige au miracle. Le prodige s'impose à la liberté et force l'admiration, tandis que le miracle est un signe qui se propose à la liberté de l'homme.

Dieu a fait de 'Isa un prophète et un envoyé. Mais il n'est pas le plus grand, Moïse et Mahomet, qui est le sceau des prophètes, le dépassent et de loin.

Il est à noter que le prophétisme dont il s'agit n'a rien de comparable avec celui de l'Ancien Testament. Le prophète biblique est un révélateur de Dieu, du Dieu de l'intériorité et de l'universalisme. Celui du Coran est un annonciateur du monothéisme qui a pour vocation de rappeler la radicalité de l'unicité de Dieu. Face à des hommes qui sont, de par leur nature, oublieux - le mot homme (insân, en arabe) veut dire celui qui oublie - Dieu, au cours des âges, a suscité pour chaque peuple un prophète qui rappellera la foi en l'unicité exclusive de Dieu. Jusqu'à ce qu'il suscita un homme, Mahomet, qu'il établit prophète universel et apporte aux hommes le message du monothéisme intégral, dans une langue claire et un discours évident. Dieu l'a établi " le sceau des prophètes ". (khâtim n-nabiyyîn, co 33,40).

'Isa n'est donc pas Dieu-parmi-nous (Emmanuel). C'est un homme parmi les autres hommes. Il n'a pas été crucifié mais a été élevé à Dieu, après lui avoir substitué un sosie sur la croix : " Non, ils ne l'ont pas tué, ils ne l'ont pas crucifié, ils en ont eu l'illusion, car Dieu 'a élevé à lui " (co 4,157).

'Isa, pour tout dire, est un modèle parfait d'obéissance à Dieu, un exemple type du musulman parfait.

Quant à Marie (Maryam, en arabe, qui signifie La Dame des océans et non pas la pieuse), le coran en parle avec grande révérence. Elle est la seule femme à y être nommée par son nom (3,36). Le coran affirme avec force qu'elle est la mère de 'Isa (2,87,253). Elle fut élue (3,42) (le verbe istapha, arabe, signifie élire, mettre de côté) pour donner le jour à 'Isa sans porter atteinte à sa virginité. Marie, la mère de 'Isa, est le modèle type de la musulmane parfaite (3,43). Etant la sur d'Aaron (19,28), frère de Moïse, 'Isa devient le neveu de Moïse et son commentateur. Il n'est donc pas vrai qu'il s'inscrive dans la lignée. Marie ne saurait en aucun cas être appelée Théotokos, la mère de Dieu. Un passage célèbre du coran montre Dieu faisant le procès à Jésus qui se défend d'avoir prétendu à la divinité et d'avoir fait de sa mère une déesse ( co 5,116 ss.) !

L'élection

Un cinquième point fort concerne l'élection. La révélation judéo-chrétienne parle en effet d'élection. L'islam, lui, parlera de choix préférentiel. Or il y a loin de l'élection au choix préférentiel : celui-ci connote l'idée de privilège, celle-là l'idée de vocation.

Le choix préférentiel crée une psychologie de privilégié. Ce qui fait naître un double sentiment de fierté et de responsabilité : fierté d'appartenir à la religion du prophète (ummatu- n-nabî) et au parti de Dieu (Hizbullâh 50, 56) et responsabilité par rapport à la défense des droits de Dieu. Ce qui induit une attitude de supériorité par rapport aux autres personnes et aux autres peuples : " Vous êtes la nation la meilleure qui ait été suscitée pour les hommes" (antum khayru ummatin ukhrijat li-nnâs) ( 3,110).

Quant à l'élection, si elle est un privilège, elle ne l'est jamais pour soi. Tout élu, qu'il soit une personne ou un peuple, est chargé de mission. Une élection est toujours un envoi en mission. On est choisi pour être l'annonciateur et le témoin de la foi en Dieu-Amour.

La société

Un sixième point fort, concerne la forme de la société humaine qui résulte de la foi en Dieu-Tout-Puissant

Tout ce qui vient d'être dit a des répercussion considérables au plan des relations tant interpersonnelles, qu'inter-peuples, et inspire la forme de société qui dérivera de la foi selon qu'elle est foi en Dieu-amour ou en Dieu-Tout-Puissant. Croire en Dieu-Amour amène à prendre en compte, d'abord, la dignité de la personne humaine, " créée à l'image de Dieu ". Croire en Dieu-Tout-Puissant, amène à prendre en compte d'abord et par-dessus tout la souveraineté de Dieu, l'homme n'étant que son serviteur.

Parce que membre du parti de Dieu, le musulman se doit d'être le défenseur des droits de Dieu. Dans la vision anthropologique que l'islam a de l'homme, celui-ci n'a pas de droits, il n' a que des devoirs. Il ne peut avoir que les droits que Dieu veut bien lui accorder et qui sont consignés dans le coran. Rien d'étonnant à ce que la déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU du 10 décembre 1948, n'ait pas été signée par la majorité des pays musulmans.

Être le défenseur de Dieu et de ses droits est un devoir et un sujet de fierté. Que le croyant s'imagine que ces droits, dont il se sait le gardien, soient à ses yeux bafoués, et le voilà prêt à se mobiliser pour rétablir, par tous les moyens, l'ordre divin tel qu'il doit être. Point d'état d'âme au plan de l'éthique : la fin, dans ce cas, justifiera les moyens. On peut, à juste titre, s'inquiéter de savoir que Dieu peut imposer au croyant de se faire son bras vengeur, quitte à se sacrifier et à sacrifier avec lui des innocents. On peut voir là, à juste titre, la source de la violence en islam et de son caractère sacré ! On peut tuer au nom de Dieu !

Croire en Dieu-Amour implique la préférence accordée au système démocratique qui est dans la logique de cette foi. Ce qui veut dire accorder au peuple (demos), la source du pouvoir. Tandis que croire en Dieu Tout-puissant impliquera de préférence la création d'un système pyramidal et hiérarchique. Le système islamique, tel qu'il est né à Médine, a pris tout naturellement la forme d'un système théocratique.

On pourrait penser que si le christianisme est arrivé à se familiariser avec la démocratie, il devrait en être de même pour l'islam ! Selon Olivier Roy, " si toute modernisation devait entraîner une libéralisation théologique, on s'en serait aperçu avec le christianisme et le judaïsme ". Mettre ainsi sur un pied d'égalité judaïsme, christianisme et islam va dans le sens du relativisme niveleur qui affirme que toutes les religions se valent.

En fait, refuser l'Incarnation, amène à refuser un Dieu qui s'implique aux côtés de l'homme. L'homme n'a pas de droits, il n'a que des devoirs. Aussi, l'islam se reconnaîtra-t-il plus volontiers dans un régime directif plutôt qu'associatif. C'est ce qui explique que, dans la constitution de presque tous les pays arabo-musulmans, le premier article énonce que l'islam est la religion de l'Etat (al-islâm dînu d-dawla).

Refuser l'Incarnation, c'est aussi refuser toute médiation. On se glorifie, en islam, de ne pas avoir de sacerdoce. Rien d'étonnant à cela. L'absence du dogme de l'Incarnation, induit par le fait même, l'absence de sacerdoce et de sacramentalité.

"Les religions du Livre"

Un septième point concerne les religions du Livre. Parler des religions du livre est un abus de langage. Si l'islam peut se présenter, à juste titre, comme étant religion du livre, il n'en va pas de même pour le christianisme. Celui-ci est la religion d'une Personne vivante qui s'appelle Jésus-Christ, avec qui tout homme est convié à faire l'expérience d'une rencontre personnelle avec Lui. C'est de là, d'ailleurs, qu'est né le christianisme. Certes, le christianisme a des livres. Mais il n'est pas religion du livre. Les Evangiles ne sont pas autre chose que le témoignage rendu par ceux qui, les premiers, ont expérimenté cette rencontre décisive et vivifiante avec le Christ ressuscité qui a bouleversé leurs vies et a fait basculer le sens de l'histoire.

L'islam se présente aussi comme la religion de la justice. C'est ce qui explique sa propension à établir l'ordre social sur la base de la loi du talion. Une loi qui peut devenir intraitable et insoutenable. Un tribunal islamique n' a-t-il pas condamné, il n'y a pas longtemps, une jeune iranienne qui, en voulant se défendre, avait rendu aveugle à l'aide d'acide un homme qui avait tenté de la violer, à être punie en subissant le même traitement en public : être rendue aveugle .

La société qui en découlera prendra tout naturellement les contours pyramidaux qui caractérisent les sociétés holistes où toutes les composantes sociales ne tiennent leur dignité, leur honorabilité et leur légitimité qu'en fonction de leur distance par rapport au sommet de la pyramide où trône Dieu. Telle est assurément une des caractéristiques majeures de la société totalitaire. Plus la distance est grande et plus l'imposition des diktats et des contraintes se fera pesante. Plus on s'élèvera dans la hiérarchie pyramidale et moins se fera sentir le poids des contraintes. L'adhésion aux impératifs sera inversement proportionnelle à la distance qui sépare du sommet. Il est clair que, dans pareils cas, comportements et relations interpersonnelles seront régis par la sacralisation des " impératifs catégoriques " du devoir.

Il est donc exclu que l'on puisse encore se poser la question du pourquoi. L'absolu de la loi met un point final à toute interrogation ou contestation. Certains y trouvent un confort dont on se prévaudra. Au prix de la liberté. Un prix fort : tout, alors, le mariage, l'éducation, la fidélité, le rapport à l'argent, au corps, les interrogations soulevées par l'évolution des sciences et des techniques, la place de la femme et de l'enfant... tout sera régi par des règles précises et identifiables sans autre référence que les critères préétablis qui seront d'autant plus forts qu'ils seront portés de façon collective.

On peut penser les choses autrement. Ce n'est pas de fonction législatrice qu'il s'agira de promouvoir, mais plutôt d'une logique de communion. Le transcendant restera ce qu'il est : l'autre et même le tout autre. Mais dans un régime de relation puisé à même la source de l'amour, le tout autre mettra, d'une façon inouïe, sa toute-puissance d'amour au service du projet de se faire nôtre, de se faire même le tout-nôtre. Ainsi sera comblé, par un abaissement qui ira jusqu'au néant de la kénose (saint Paul, épître aux Philippiens, 2), le fossé infini qui sépare l'immanence de la transcendance, pour lui substituer une présence de proximité. Folie de l'amour ? On tremble à considérer toutes les implications existentielles qui découleront d'une pareille vision. Depuis la venue du Christ qui a voulu " demeurer parmi nous ", il n'est plus possible de considérer les relations entre immanence et transcendance autrement qu'en termes d'amour.

"Aime et fais ce que tu veux ", telle est la consigne que donne saint Augustin. Une consigne qui est terriblement rigoureuse et qui élimine toute forme de licence ou de fantaisie individualiste. Quand on aime on ne peut, en effet, vouloir autre chose que ce qui est conforme aux sentiments et aux exigences de l'être aimé. Il n'est plus question d'aimer la loi pour elle-même, ce qui ferait retomber dans les automatismes et le robotisme de l'obéissance aveugle. Aimer, c'est aimer l'autre qui incarne à nos yeux l'absolu de la beauté, de la bonté, avec le risque de ne jamais sortir indemne d'avoir aimé. Aimer l'autre, c'est accepter de se laisser transformer, recréer, tant il est vrai que l'amour aspire à ressembler à l'être que l'on aime. La dynamique de l'amour introduit dans un mouvement de perpétuelle innovation pour une meilleure symbiose et une parfaite harmonie entre les êtres qui s'aiment.

Une voie pour aujourd'hui ?

C'est là que l'expérience de vie, la prise de conscience d'une indigence foncière, d'une pauvreté qui tient à l'essence même de l'être créé, se transforme en cri, en désir d'être envahi par celui qui amoureusement nous façonne à son image. Radicalisme de la pauvreté auquel répond le radicalisme d'un amour tout-puissant qui seul peut combler toute indigence.

Et l'on passe ainsi de l'aval à l'amont. La liberté est un fruit de l'amour : si elle s'érige en absolu, avant ou au-delà de l'amour, elle se tue. Guidée par l'amour qu'il illumine, elle devient source de sens et de radieuse reconnaissance. Bel idéal.? Question d'autant plus urgente que l'on vit à l'heure du réaménagement de l'humanisme.

Seul l'amour-agapé est habilité à édifier une humanité réconciliée. Merveille de l'Incarnation qui " réunit les deux aspects spécifiques de la foi chrétienne : un Dieu qui est l'amour absolu, un homme qui est la présence subsistante de Dieu ". On n'est pas surpris de savoir que l'islam est réfractaire à pareilles perspectives. D'abord parce que Dieu n'est que toute-puissance et verticalité absolue. Et puis, pour ce fait qui ne laisse pas de surprendre, c'est que le mot prochain (qarib, en arabe), on ne le rencontre pas dans le coran. On trouve le mot proche (qurba) mais non pas prochain. Celui-là est mon prochain, celui qui m'est proche par le sang, l'appartenance tribale ou ethnique, par la religion. C'est ce que Ibn-Khaldoun appelle 'açabiyya : être inconditionnellement pour celui qui m'est semblable. Toujours cette recherche du même. L'universalisme, dans l'islam, s'arrête aux frontières de la différence. Rien n'est plus déstabilisant que celui qui est différent. Oui, gênante est la différence. Elle amène à des remises en cause, à des questionnements. Or quand il s'agit de la loi de Dieu, on ne tergiverse pas ! La loi est uniformisante, l'amour exige la différence.

Obéir ou aimer?

Tel est le dilemme. Sans doute, au lieu d'opposition ou d'exclusion, on aurait pu parler de conjonction, de corrélation. On abandonnerait la conjonction " ou " pour le " et ". De fait, lorsqu'il y a amour, l'obéissance, comme dit saint Augustine, devient douce contrainte: " ubi amatur non laboratur " (lorsqu'on aime on ne considère plus la peine). C'est en cela que l'amour du Christ s'est fait obéissance " jusqu'à la mort et la mort de la croix ". Obéir fut l'expression même de ce qui constitue son être le plus profond.

En islam, certains penseurs mystiques, comme Ghazâlî (m. en 1111), dans son traité sur l'amour de Dieu, ont placé l'amour dans l'échelle de la montée vers Dieu, au sommet des degrés qui conduisent à lui. En fait, lorsqu'il parle d'amour, il s'agit, du côté de Dieu, d'un amour de bienveillance et non de partage. Et, du côté de l'homme, d'un amour de reconnaissance et de soumission et d'un amour de filiation. Des relations de réciprocité peuvent s'établir : " Je l'aime et il m'aime " (Co 5,54), mais dans la ligne d'un amour qui existe entre un monarque et un sujet qui, par surcroît, est serviteur, esclave ('abd). Ghazâli ne pouvait pas pousser plus loin, au risque de perdre tout lien avec la foi orthodoxe. Ses livres sont toujours à l'index en Arabie Saoudite.

Un autre mystique, EI-Hallâj, s'y est essayé. Il a suivi la voie de l'annihilation de soi (fanâ '), il est tombé dans le monisme qui lui a fait dire " je suis dieu ". On sait ce qu' il lui en a coûté, puisqu'il fut excisé, crucifié, décapité, brûlé et ses cendres dispersés dans le Tigre. Cela se passait au dixième siècle (en l'an 922). Un autre, de la taille de Ibn-Arabi, au 13e siècle, est tombé lui aussi dans le monisme. Ce fut le point final et le coup de grâce donné à la mystique qui ne se relèvera pas de son aventure dans le vouloir-être-le-plus proche de Dieu. En fait, pour que la mystique réussisse, il aurait fallu à l'islam un médiateur. Un homme-Dieu, un Dieu-homme. Il n'en fut rien. L'islam orthodoxe a toujours pris ses distances avec les mystiques qu'il abhorre. Les confréries ont pris la relève. Mais celles-ci ne peuvent prétendre qu'à des expériences spirituelles, qui tiennent davantage de l'émotion et de la technique que d'un don reçu de Dieu et d'un rapport d'intimité avec lui.

Peut-on parler d'un islam de France ?

Pour la première fois dans son histoire, l'islam est minoritaire dans une société laïque et sécularisée. Partout où il s'était imposé, il avait réussi à créer la cité de l'islam (dâr l-islâm), par opposition aux cités de la guerre à conquérir (dâr l-harb).

Acceptera-t-il de se laisser couler dans la laïcité, la sécularité, la modernité ? Ces trois valeurs sous-tendent la priorité à donner à l'homme plutôt qu'à Dieu, la prédominance de la raison sur la foi. " L'islam est-il soluble dans la République ? " Il. faudrait pour cela qu'il renonce à sa vision théocratique de la société. Le fera-t-il ? Oui, à condition que les juristes acceptent la libre critique et le renouvellement de l'interprétation. Or ceux-ci ne sont nullement prêts à le faire et n'entendent surtout pas le faire ! " L'islam est-il rebelle à la libre critique " ? Il faudrait désacraliser le coran, désacraliser la. langue arabe, désacraliser le sentiment d'appartenance... Et pourtant, il le faudra bien pour un vivre-ensemble réussi ! L'espérance qui habite le chrétien lui fait un devoir d'y croire, Aimer, c'est espérer. " L'amour seul est digne de foi ".

Des musulmans en Europe et plus particulièrement en France, s'emploient à s'intégrer dans une société laïque et sécularisée. Ils aimeraient que l'on puisse retrouver la liberté d'interprétation du coran pour l'adapter aux impératifs du jour ! Malheureusement; lorsqu'ils se retrouvent dans leur milieu naturel, au sein de la collectivité, ils en adoptent le langage et les visions messianiques. L'islam fait passer la communauté avant l'individu. La notion de la umma l'emporte sur toute autre considération. Umma dérive de umm, la mère. Umma signifie " le rassemblement des croyants dans le giron de la foi ".

Pouvons-nous, musulmans et chrétiens, malgré nos divergences profondes, aller de concert pour l'édification d'une société digne de l'homme ? Oui, à condition que les uns et les autres nous considérions l'homme à servir, avant de considérer son appartenance !

 

 

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