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Les moines de Tibhirine

John Kiser___-

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Le livre en quelques phrases

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  • "Durant les sept années de guerre [1954-1962], le monastère de Notre-Dame de l'Atlas avait été au cœur d'une région rude et jamais pacifiée, à seulement cent kilomètres au sud d'Alger. La ville toute proche de Médéa était occupée par l'armée française, mais les montagnes alentour fourmillaient de petits villages et de cachettes pour les rebelles, qui avaient pour habitude de mettre le feu aux champs des Européens. L'armée, en représailles, lâchait du napalm sur les montagnes du Tamesguida. Les pieds-noirs étaient jaloux - méfiants même - des trappistes. Pourquoi leurs récoltes n'étaient-elles jamais brûlées ? Ces moines étaient-ils comme les prêtres rouges qui sympathisaient avec les rebelles marxistes ? Le monastère n'était jamais touché pendant les combats, et des groupes de jeunes musulmans campaient parfois non loin de ses murs. Les bombardements sur les hauteurs obligèrent de nombreuses familles arabes à descendre dans la vallée. Beaucoup d'entre elles trouvèrent refuge auprès des moines, dans leurs bâtiments inutilisés, et les hommes leur prêtèrent main forte pour travailler autour du monastère. C'est ainsi que, du feu, naquit le village de Tibhirine."
  • "Un jour, les villageois découvrir que l'on avait sectionné les deux avant-bras de Lalla Maryam [statue de la Sainte-Vierge] et creusé son ventre au burin. Quand ils eurent vent de cette profanation, les moines se sentirent atteints au plus profond d'eux-mêmes, comme si l'on avait violé leur propre mère."
  • "Le 26 août [1992] au matin, une explosion dévastatrice annonça qu'un nouveau palier venait d'être franchi. Une bombe placée sous une chaise de la salle d'attente du comptoir d'enregistrement d'Air France, à l'aéroport Houari Boumédiène, fit 9 morts et 120 blessés. Parmi les victimes, beaucoup de femmes et d'enfants. Curieusement, aucun personnel de la sécurité ne fut touché."
  • "Insécurité et désarroi. Cette réalité algérienne suscitait souvent une question de fond chez les visiteurs venus d'Europe. 'Comment pouvez-vous vivre dans une maison aussi incertaine ?' Christian [de Chergé] renversa la question. 'Comment pourrait-on rester contemplatif dans une maison trop certaine, trop benefundata ? Au début de l'Ordre, on a bien quitté une maison stable et cossue, à Molesme, pour un désert appelé Citeaux 'fréquenté par les bêtes sauvages'…'"
  • "Dans toute l'Algérie, il n'y avait plus qu'une cloche qui sonnait sans offenser quiconque, et c'était dans cette région ultra-traditionnelle de Médéa. Les moines et leurs amis musulmans étaient devenus comme un couple marié qui, malgré les dissemblances, avait pris corps avec le temps, convaincu que la différence était aussi une richesse."
  • "Ils sentaient tous que le monastère, d'une certaine façon, protégeait Tibhirine. La violence avait frappé partout dans la région, mais le village lui-même avait été épargné. Bien qu'ils aient voté massivement pour le FIS, aucun villageois n'avait jamais rejoint le GIA. Si eux, les moines, devaient partir, ils savaient que les militaires occuperaient le monastère. Ils étaient conscients qu'une telle présence armée ne manquerait pas d'entraîner Tibhirine dans la spirale de la violence et mettrait en péril la vie de leurs voisins."
  • "Rétrospectivement, il y avait beaucoup de signes indiquant que la mort des moines avait effectivement constitué un tournant. Dans un pays qui semblait ivre de violence, leur assassinat, au nom de Dieu, avait été, pour beaucoup d'Algériens, comme une descente au fond du gouffre. C'était l'ultime humiliation, hautement médiatisée, faite à un islam déjà fort décrié."
  • "D'après une source interrogée à Alger, l'attaché militaire de l'ambassade de France aurait admis que les services de renseignement avaient intercepté une conversation dans laquelle un pilote d'hélicoptère algérien disait : 'Zut ! Nous avons tué les moines !' Pour éviter que la bavure ne soit rendue publique, les corps furent enterrés, mais quelqu'un eut une autre idée. Pour faire croire que les terroristes étaient responsables de leur mort, ils décapitèrent les moines et exposèrent leurs têtes, peut-être en différents endroits pour obtenir un effet de choc maximum. Les articles de presse horrifiants expliquant que seules les têtes avaient été retrouvées ne pouvaient qu'affaiblir un peu plus le soutien du GIA dans l'opinion publique. Plus ses crimes étaient atroces, mieux c'était. La bavure des militaires avait été transformée en argument de propagande gouvernementale."
  • "La mort des moines et de 100.000 Algériens était la conséquence d'un conflit aux racines très profondes, toujours d'actualité, autour de la question de l'héritage. L'Algérie est une maison remplie de fantômes, de souvenirs refoulés et d'ancêtres qui éveillent des sentiments contradictoires. Les Algériens se demandent encore aujourd'hui qui ils sont."